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Blog d'auteur

Tania et Andréa

21 Juin 2014 , Rédigé par mathias.goddon Publié dans #Ecriture

Ce qui suit est un récit fictionnel, mais la prostitution est une réalité dérangeante pour les pouvoirs publics incapables d'enrayer ce marché d'exploitation des femmes (essentiellement). On retrouve donc le capitaine Jacquier au coeur de cette réalité, occupé à résoudre un crime, mais qui a besoin d'interroger Tania et Andréa...

Comme lui avait demandé Jacquier ce soir-là, Jacky avait fait le boulot, pas de bon cœur, mais la mission avait été accomplie. Les deux prostituées étaient montées dans le panier à salade. Elles avaient été conduites au commissariat avant d’être interrogées par l’officier de garde, en l’occurrence Dalbret. Il était stipulé dans le rapport que l’une d’elle n’avait rien dit et que l’autre parlait un français très approximatif. Jacquier imagina ce que ça pouvait donner avec le lieutenant le plus xénophobe de la boîte. Ce devait être d’autant plus frustrant pour lui que leurs papiers étaient en règle. Elles étaient roumaines, donc ressortissantes de l’Union Européenne. Deux éléments n’étaient pas en leur faveur, on les avait retrouvé racolant les clients passant en voiture et d’autre part, elles étaient toutes les deux mineures, 16 ans pour l’une, à peine un an de plus pour l’autre. Par contre, aucun argent n’avait été retrouvé, le julot, malin, devait relever les compteurs après chaque client… Et, bien entendu, on ne l’avait pas retrouvé, d’autant moins que les filles nièrent tout en bloc. Elles furent donc relâchées au petit matin avec tout de même l’obligation de se présenter devant le juge à une date ultérieure.
Jacquier nota les noms et l’adresse. Tania et Andréa habitaient dans un immonde terrain vague, où des caravanes faisaient office de maison, des bidons-villes en plein cœur de nos villes. Jacquier rentra chez lui prendre une douche, puis vers 22h30 il ressortit et se dirigea à pied vers les rues adjacentes à la mairie, à côté du stade de foot et justement du parc Mistral.
Il ne mit pas longtemps avant de les retrouver. Avec leur jupe ultra-courte et leurs jambes impeccablement épilées. Elles apparaissaient telles des lucioles dans les phares des voitures. À une centaine de mètres des deux jeunes, le lieutenant repéra deux hommes qui discutaient. Le julot devait être l’un d’eux. Il s’en désintéressa et commença à s’approcher des deux filles de joie. Il choisit celle qu’il trouvait la plus jolie, celle tout au moins qui avait un visage plus avenant, sans doute mois marqué par les épreuves.
Il ne le savait pas, mais c’était Tania, dont les seize dernières années, c’est-à-dire en fait toute sa vie, avaient été des plus compliquées. Arrivée en France très jeune, elle avait pu aller à l’école jusqu’en troisième, mais son oncle, elle n’avait pas de père, refusait qu’elle poursuive ses études. Au sein de la famille, sa mère n’avait rien pu dire, et maintenant elle était contrainte de ramener de l’argent avec son corps. On l’avait déjà fait mendier dans les rues, mais là c’était bien pire. En plus, Andréa et elle ne pouvaient y échapper, l’oncle les surveillait constamment.
Lorsqu’il s’approcha, elle le prit vraiment pour un client, tout juste si elle lui trouva un air un peu étrange. Il était grand, blond, un peu dégingandé, mais bien rasé et assez beau gosse. Elle était plutôt habituée à une clientèle d’hommes un peu paumés, des petits, des moches, des cabossés de la vie, des bourrés, des désespérés, et même des tarés… C’était la seule chose à quoi pouvait leur servir son oncle, à part les voler, puisqu’elle touchait très peu de ce que le client donnait. Et gare à celle qui se mettrait un peu d’argent de côté…
Elle lui donna les tarifs avant qu’il ne lui montre sa plaque. Elle se pinça les lèvres comme une gamine prise en faute.
—       Je ne suis pas là pour t’arrêter, ok, tu comprends ?
Elle ne répondit rien et se contenta juste d’acquiescer de la tête.
—       Tu as déjà vu cet homme ?
Il lui montra la photo d’un homme brun assez râblé, la quarantaine. Elle fit comme si elle ne l’avait jamais vu. Elle savait comment s’y prendre pour mentir. Sa vie, jusque-là, n’avait été qu’un énorme mensonge, un reniement de ce qu’elle pouvait être réellement au fond d’elle, c’est-à-dire une jeune adolescente avec ses rêves et ses espoirs.
Le policier perçut dans le regard de la jeune fille son mensonge et elle sut de suite qu’il ne la lâcherait pas aussi facilement.
—       Tu sais, il y a eu un crime la semaine dernière tout à côté d’ici, dans le parc.
Elle hocha de la tête.
—       Tu as vu ou entendu quelque chose ?
—       Je… Non, on était plus là en tout cas. Le lendemain, on a su.
Le policier eut l'air surpris. Parfois, les préjugés s'écroulent comme des murs. Elle s’exprimait sans aucun accent, comme une jeune fille modèle qui fréquenterait un lycée du centre-ville.

 

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