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Blog d'auteur

Harcèlement moral

12 Juillet 2014 , Rédigé par mathias.goddon Publié dans #Ecriture

Le harcèlement moral, mot tabou dans l'Education Nationale, et pourtant mal quotidien pour beaucoup d'élèves, confrontés à la peur, l'inertie ou l'hyprocrisie du système. Le récit qui suit est fictif, mais il n'en est pas moins réaliste...

Pacifique s’était installé sur la première table à droite, tout à côté de la porte. Il s’était isolé des autres, n’arrivant pas à suivre. Le tiers des élèves, massés au fond de la classe, au minimum, ne faisait rien et passait surtout leur temps à faire tout sauf à étudier. Or, Pacifique faisait partie des élèves qui avaient besoin d’un maximum de concentration pour apprendre et s’il se passait quelque chose dans la classe, il ne pouvait s’empêcher de se retourner et s’enquérir de ce qu’il se passait. C’était plus fort que lui. En étant tout devant, il se retournait moins souvent. Il arrivait déjà à mieux écouter ses enseignants et les consignes qui lui étaient données. 
Cela ne plut pas à Najib. C’est comme ça que les ennuis commencèrent pour lui. Najib s’amusait d’abord à emprunter des stylos pour ne pas les rendre. Pacifique ne s’y laissa prendre qu’une fois, mais Najib arrivait toujours à s’en procurer on ne sait comment. Certes, cela lui servait à l'occasion de gribouiller vaguement sur une unique feuille de cours là aussi empruntée. Celle-ci, imparfaitement remplie, au gré de ses humeurs, était rangée telle quelle dans un petit sac bandoulière qu’il portait sur lui en permanence. Aucune feuille A4 ne pouvait rentrer intégralement dans un si petit espace, aussi devait-il plier cette feuille de cours avant de l’archiver. De fait, les stylos ne servaient pas forcément à écrire, mais à faire régner la loi de la jungle. Il les lançait allègrement en classe, par fois d’une manière ironique à leurs propres propriétaires.
Lorsque Pacifique reçut le premier stylo sur l’arrière du crâne, il se retourna et compris immédiatement qui le lui avait lancé. Son professeur de français, M. Nadéo, qui était en train d’écrire au tableau, se retourna au même moment. Un sourire plein de vices illuminait le visage poupon de Nadjib. Modeste ne dit rien, mais lança un regard noir à son agresseur.
M. Nadéo fit la morale à la classe.
– Je ne sais pas qui a lancé le stylo, mais ça ne se fait pas. Je vais déjà le confisquer pour commencer.
– Ouais, ben prends le stylo, te gêne pas, dit Nadjib d'une façon un peu dissimulée.
– Tu as quelque chose à dire, Nadjib ?
– Non, monsieur.
– Je préfère.
Nadjib fit une ou deux grimaces ainsi qu’un doigt d’honneur au professeur lorsque celui-ci lui tourna le dos.
La même situation se reproduisit en atelier, sauf que cette fois-ci, c’est un boulon qui passa près de la tête de Pacifique. Une fois de plus, Nadjib se pavanait, tel le vainqueur d’Alésia, et attendait la moindre réaction de la part de sa victime. La semaine continua ainsi. Nadjib, courageusement épaulé par Jerry, commença à l’appeler « negro ».
– Ca va, négro ?
Pacifique en parla d’abord à Yassin.
– Faut pas te laisser faire, refre. T’as oublié ou quoi, tu fais de la boxe, mec !
– Ouais, mais je veux pas avoir d’ennuis avec le lycée.
– Si tu veux, on l’attend à la sortie, c’est en dehors du lycée.
On était à peine mercredi, et depuis le début de la semaine, Nadjib ne cessait de le provoquer. À la récréation de 10 heures, les esprits commençaient à s’échauffer et Yassin parla à Pacifique.
– On attend le gros à la sortie, tu t’en occupes et moi je suis là en renfort au cas ou.
Midi. La sirène retentit comme à chaque premier mercredi du mois. La sonnerie, quant à elle, se faisait attendre, mais elle libéra finalement les fauves. Lucien Nadéo était inquiet. Vingt minutes auparavant, il avait entendu son élève le plus sérieux proférer des menaces à l’encontre du plus perturbateur. Ça n’avait pas duré longtemps et c’était à peine audible, mais d’un coup l’ambiance s’était tendue dans la classe. Cet événement excita tous les élèves. Pour une fois, Nadjib avait presque réussi à se taire. Il eut pourtant le tord de balancer un « Je t’encule, putain de ta race » que l’enseignant entendit. Ce dernier ne lui laissa pas l’occasion d’en dire davantage. Dans ces cas-là, il fallait vite intervenir avant que cela ne dégénère. Il y avait un risque de bagarre dans la classe. Ce fait était rare, mais cela lui était déjà arrivé six ans auparavant, et c’était fort désagréable. Sans qu’il ait vu venir le coup, à la suite d’une simple phrase, à peine une insulte, un élève s’était jeté sur un autre, et des tables avaient failli voler. Comme dans la plupart des cas, le mal était plus profond qu’il n’y paraissait et remontait souvent à des faits antérieurs, parfois au cours d’avant, parfois au jour d’avant…
Nadjib renâcla à quitter la classe et surtout il toisa Pacifique du regard. Ce dernier fit de même. Le cours s’acheva dans une ambiance de bar PMU, chacun misant sur son poulain. Peu dans la classe savaient que Pacifique faisait de la boxe, aussi les paris se portaient-ils en majorité sur Nadjib. Paris aux montants imaginaires organisés par Jerry, qui trouvait là une occupation et un moyen de se trouver intéressant aux yeux des autres.
Tout ne se passa pas comme prévu. La CPE, Mme Meres demanda à Pacifique de venir dans son bureau au grand dam des autres élèves. Le combat tant attendu devant le portail du lycée n’aurait pas lieu, en tout cas, pas aujourd’hui. La CPE tenta de faire parler Pacifique, non sans mal. Celui-ci finit par lâcher deux ou trois éléments. On pouvait appeler ça du harcèlement moral, terme tabou pour les chefs d’établissements, qui faisaient tout pour ne pas reconnaître la réalité et évitaient par là-même d’exclure les harceleurs. Le rectorat fermait les yeux, demandant aux proviseurs d'éviter à tout prix les exclusions définitives de peur de laisser des gamins dans la rue et ainsi de créer davantage de désordre. Ils tentaient ainsi d’acheter la paix sociale, mais la contrepartie était lourde. Beaucoup d’élèves au collège puis au lycée subissaient, voyaient leur tête maintenue au fond de l’eau par d’autres, qui, impunis, faisaient leurs lois devant des enseignants impuissants, qui réclamaient des têtes, sans les obtenir ou qui obtenaient leur scalpel au bout de longs mois de demandes où à la suite de faits particulièrement graves.
Cynthia Meres fut déjà satisfaite que Pacifique avoua plus ou moins êtres victime des actions de Nadjib. Que pouvait-elle faire de plus au juste ? Elle pouvait en causer un mot au proviseur quand elle pourrait l'intercepter. En attendant, elle envoya un mail aux enseignants leur demandant d’être particulièrement vigilants et de signaler tous les faits de ce genre. Les deux élèves devaient êtres surveiller comme le lait sur le feu, et ce, pendant au moins tout le reste de la semaine.
Lorsque Pacifique ressortit un quart d’heure plus tard, Nadjib avait depuis longtemps regagné ses pénates, mais Pacifique savait que l’affaire n’allait pas en rester là. Les deux adolescents n’étaient pas du même quartier, pas de la même ville et cela allait sans doute avoir des conséquences…

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