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Blog d'auteur

A l'africaine...

12 Octobre 2014 , Rédigé par mathias.goddon Publié dans #Ecriture

Pub Le Kinshassa – Grenoble centre – 1h du matin
 
Léopold commençait à tanguer au milieu de la piste de danse, où il se déhanchait allègrement en compagnie d’une sirène africaine bourrée à la coke. Il décida de sortir de ce qui était devenu son quartier général. Elle l’accompagna et s’accrocha à lui, une fois arrivée sur le trottoir. Celui ne lui déplut pas. Il lui offrit une cigarette. Vêtue en robe paillette métallisée ultra-courte, elle avait déjà probablement allumé la moitié des mecs présents lors de cette soirée. Elle savait danser à l’africaine, déhanchements lascifs ou frénétiques, va-et-vient avec proximité immédiate des corps et des sexes, attitude provocatrice avec comme résultat un afflux massif de testostérone.
Sur le trottoir, une dizaine de clients prenait une respiration avant de retourner dans l’ambiance surchauffée du bar. Contrecoup sans doute du troisième Mojito, Léopold eut à cet instant une pensée pour son frère et son père. Ce dernier l’avait mis à la porte quelques mois plus tôt. Le conflit latent qui les opposaient avait trouvé une issue assez déplaisante. Un jeudi à 6 heures du matin, des policiers avaient débarqué dans l’appartement familial pour embarquer Léopold. Alors que celui-ci était emmené au poste, il jeta un dernier regard à son père. Il détourna rapidement les yeux, tellement il lut de la honte chez celui qui l’avait élevé. Garde à vue, passage devant le juge, incarcération, telles furent les trois étapes qui suivirent pour le jeune homme de 20 ans.
Il reçut seulement une visite pendant ses deux mois de prison, celle de son frère, accompagné par sa tante. Cette dernière était porteuse d’un message de son père. En sortant, ce n’était pas la peine de passer à la maison, qui n’en était plus une pour lui. Le père avait décidé que son fils n’était plus son fils et qu’il fallait qu’il déménage. Où il voulait, il n’avait qu’à se débrouiller pour trouver un logement. Sa tante lui remettrait ses affaires. À la fin de son parloir, il serra son frère entre ses bras et lui dis :
–  Ne fais pas de connerie, toi. Tu vois où ça mène…
Il survécut à la faune carcérale, payant ainsi sa dette à la société. Contrairement à d’autres, il n’était pas fier en ressortant. Il alla trouver son ancien patron. Celui accepta de l'héberger provisoirement et de lui redonner son emploi, mais sous condition d’une conduite irréprochable. Il donna sa parole qu’il ne recommencerait pas.
Là, sur le trottoir, avec sa guinéenne shootée qui s’accrochait à lui comme à une bouée, il se demandait bien comment sortir de ce naufrage qu’était devenu sa vie. Comment il en était à arriver là, qu’est-ce qui clochait chez lui ? Lassana, le sénégalais, le tira de sa réflexion en lui proposant le plus naturellement possible un sachet d’herbe. Non merci, s'entendit-il dire.
De retour à l’intérieur du pub, le patron s’était transformé en disc jockey et haranguait ses clients.
– Allez, allez, on danse tous les africains, qu’on soit de Brazzaville, de Dakar, Bamako ou Conakry, on danse, on danse ! Et les petits blancs aussi !
La guinéenne se déhanchait de nouveau sur la piste de danse, mais avec un autre partenaire.
Léopold, accoudé au bar, se demandait s’il allait pouvoir se débarrasser de Lassana, qui lui glissa à l’oreille :
–  Elle te plaît la Guinéenne, tu crois que tu vas l’avoir ?
Par provocation, il se dirigea vers la piste, se positionna en face de la jolie brune et entama la danse qui le caractérisait aux yeux de tous. Tout se passait chez lui au ralenti. Se prenant pour Sugar Ray ou Mohamed Ali, il donnait des coups de poing imaginaires sur les côtés tout en se déhanchant à l'africaine. Il affichait une mine stoïque derrière ses lunettes, son chapeau et ses faux airs de Malcom X.On lui donnait 35 ans, il en avait 50, une femme et cinq enfants. Mais ce soir, sait-on jamais, sur un malentendu il aurait pu repartir avec le gros lot, une belle sirène. De toute façon, il était déjà satisfait, son business avait ce soir bien fonctionné, l’herbe s’était bien vendue, lui permettant d’ajouter du beurre dans les épinards.
C’est alors que le patron demanda à tous les clients de partir. Il était l’heure de ferler. Au même moment, un flot immense d’êtres humains désemparés à travers tout le pays, dont Léopold, regagnaient leurs pénates la tête basse. Léopold cherchait toujours à comprendre d’où provenait le gâchis de son existence, le mal qui émanait parfois de lui et son origine…

 

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