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Blog d'auteur

L'homme (face à l'implacable) est-il toujours le sujet d'un autre?

26 Février 2013 , Rédigé par mathias.goddon Publié dans #Ecriture

L'homme (entendez l'homme ET le femme) est-il forcément le sujet d'un autre ?

Dans l'extrait ci-dessous issu du roman "Le dernier de service" (MG éditions), Etienne Goindat, appelé du contingent, se révolte face à une situation qu'il juge injuste. Il infléchit le cours des choses en refusant ce qu'un homme qui a autorité sur lui veut lui imposer. En somme, il invoque le droit d'être l'égal de l'autre, tout en se sentant le représentant de ses infortunés camarades.

C'est ce sentiment de révolte qui le pousse à agir pour être respecter en tant qu'être humain. Il prend un risque, minime certes, il ne risque que "le trou", mais il juge que ce risque se doit d'être pris au regard de ce qu'il subit. Ainsi, de victime, Etienne passe à héros...

 

Albert Camus dans "Lhomme révolté" en parle bien mieux que moi. Voici quelques-unes de ces idées sur la définition même de ce qu'est la révolte :

 

Qu'est-ce qu'un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas : c'est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. Quel est le contenu de ce «non»? Il signifie, par exemple, «les choses ont trop duré», «jusque-là oui, au- delà non», «vous allez trop loin», et encore, «il y a une limite que vous ne dépasserez pas». D'une certaine manière, il oppose à l'ordre qui l'opprime une sorte de droit à ne pas être opprimé au-delà de ce qu'il peut admettre. Il fait donc intervenir implicitement un jugement de valeur, et si peu gratuit, qu'il le maintient au milieu des périls. Jusque-là, il se taisait au moins, abandonné à ce désespoir où une condition, même si on la juge injuste, est acceptée. Se taire, c'est laisser croire qu'on ne juge et ne désire rien et, dans certains cas, c'est ne désirer rien en effet. Le désespoir, comme l'absurde, juge et désire tout, en général, et rien, en particulier. Le silence le traduit bien. Mais à partir du moment où il parle, même en disant non, il désire et juge. Le révolté, au sens étymologique, fait volte-face.

Il marchait sous le fouet du maître. Le voilà qui fait face.

Albert Camus L’homme Révolté 1951

 

Extrait Le dernier de service (en vente en version numérique, c'est ici)

 

"C'est à ce moment-là que je vis foncer sur moi Ganindho. J'avais été en plein dans mes pensées, essayant tant bien que mal de me concentrer pour nettoyer au mieux et au plus vite ma machine de guerre. Je savais à cet instant précis que Ganindho m'avait déjà dans le nez, ma tête ne devait pas lui plaire ou plus sûrement, je me trouvais un don, celui de renifler les cons à des kilomètres. Le problème c'est que ce don était aussi un handicap. Ceux-ci me repéraient et ne pouvaient dès lors plus me sentir. Ce n'était pas la première fois que ça m'arrivait.

Le problème c'était qu'aujourd'hui, la victime, ça allait être mézigue. Mais mézigue, la moutarde commençait à lui monter au nez, le petit jeu des hommes en verts, il en avait jusque-là ! Les hurlements et autres vociférations de la part d'êtres particulièrement obtus et anormalement dénués de tout sens humaniste, mézigue ne supportait plus. En plus, l'injustice était totale, se faire insulter par des gens, dont le Q.I. dépassait à peine celui du chimpanzé, c'en était trop. Je n’étais pas disposé à jouer les fillettes.

-       Goindat, j'espère que tu nettoies bien ton famas ?! On va voir ça.

   Je n’avais pas fini, mais ça comment lui faire comprendre avec ce qui a été dit plus haut... Il continua donc son manège. Il sortit de sa poche un bâtonnet, un petit objet dont on se sert pour se nettoyer les oreilles. Il passa alors ce simple instrument domestique devenu instrument du bourreau. Son commentaire ne me surprit pas :

-       C'est dégueulasse ! Je te préviens, je vais te le faire bouffer si c'est pas propre d'ici cinq minutes !

Je ne fus pas le seul à entendre les louanges de Ganindho. L'admirable Dédé eu lui aussi droit au sermon. Je dois dire que j'étais vexé. Etre mis au même niveau que Dédé dans le domaine de la propreté… Mais les cinq minutes allouées par le brigadier-chef représentaient un temps bien trop limité et passèrent très vite.

Deuxième passage du loup... Dédé était déjà contre le mur, ça ne sentait pas bon. Lorsque Ganindho passa une deuxième fois son petit bâtonnet tout propre, tout blanc sur l'engin, son expression n'était pas de la stupeur ou de la colère, mais du sadisme. Il me montra fièrement qu'en passant son bâtonnet, il avait prodigieusement récolté une once de crasse sur le canon. Il me faisait penser à un gamin de cinq ans, tout content de sa trouvaille.

-       Goindat, passe contre le mur !

Dédé fut le premier à y passer. Non, rassurez-vous, Ganindho ne nous fusilla pas.

-       Dédé, ouvre la bouche ! 

Il lui glissa le côté « propre » du bâtonnet dans la bouche. Il me donna moi aussi mon bâtonnet. Nous étions plantés là comme deux crétins. L'humiliation était totale. Ganindho, en grand pervers qu'il était jubilait. A l'intérieur de la pièce, le temps était comme suspendu. Je voyais tous les visages de mes camarades braqués sur le mien et celui de Dédé. Je les voyais déçus, certains devaient se dire : « C'est leur tour, demain ce sera peut-être le nôtre ».

Que devais-je faire ? J'étais hors de moi ! Est-ce que j'allais lui casser la gueule à ce chimpanzé ? J'étais rouge de colère. Ganindho tourna le dos, ses acolytes ou supérieurs discutaient toujours à l'entrée. Je les regardais aussi. Ils avaient vu toute la scène et pourtant ils ne bougeaient pas le petit doigt. Quel mépris ? Je les haïssais eux aussi. La rage montait en moi. Je pris le bâtonnet de ma bouche et le mis discrètement dans la main.

Ganindho, bien évidemment, s'en aperçut. Il me sauta presque dessus :

-       Goindat, remets ce bâtonnet dans ta bouche !

-       Non ! 

Ce « non » était sec, sans le grade derrière. Dans le civil ce « non » pouvait être perçu comme une marque d'impolitesse, ici, c'était carrément un refus d'obéissance, une provocation. Cela pouvait me valoir des jours de trou. Seulement voilà, je ne le savais pas encore, mais chez les gradés, il y avait les petits gradés comme Ganindho et les autres...

Autour de nous le silence s'était fait. Les autres gradés, justement, regardaient désormais de notre côté. Plus le monstre aboyait, plus je lui faisais face. Cette fois-ci il n'était pas question que je cède. J'étais immobile, attendant le moindre geste pour l'étrangler. Il avait été trop loin. La révolte devait sonner. Tout le monde attendait. Je me sentais soutenu. Mes camarades semblaient dire du regard : « Vas-y, tiens-lui tête ! »

De manière inattendue, les autres gradés, sentant la tension montée chez les jeunes appelés, commencèrent à modérer Ganindho, voire à le réprimander :

-       Arrête tes conneries Ganindho ! 

Je me tenais toujours immobile, le défiant du regard. Il dut céder. Ce fut la première victoire des 97/8 sur Ganindho !"

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